Moyen-Âge

L’hérésie (Moyen-Age)


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Au sens strict, le mot hérésie implique tout crime commis contre la foi, toute croyance contraire.

Jusqu’au XIème siècle, on avait parlé de païens plutôt que d’hérétiques. Pourtant, dès ses débuts, l’Eglise s’était heurtée à eux. Ils avaient pris au cours des siècles de multiples formes, ils étaient de même légions, nous le verrons. Au fur et à mesure, elle avait condamné, mais cela ne touchait après tout que ceux qui étaient directement concernés, pas les masses. Une hérésie cependant dominait toutes les autres : le manichéisme (conception du Bien et du Mal comme deux forces égales et antagonistes). Sous des formes multiples il devait rester tout au long du Moyen-Age l’hérésie majeure. S’il venait d’Orient, il correspondait aussi à une attitude naturelle de l’homme païen qui faisait du monde le lieu de forces opposées. De cette opposition entre un principe du Bien et un principe du Mal dérivait spontanément celle de Dieu et du diable. Bien qu’habituellement, dans l’Ancien Testament et le Nouveau Testament, le diable a une place tout à fait inférieure à celle de Dieu, on lui prête, dans la vie réelle de tous les jours, une puissance largement équivalente. Tant qu’on ne lui avait pas accordé trop d’importance, on n’avait vu là qu’un reste de paganisme, mais les choses changeaient, et, comme on en parlait de plus en plus, cela évidemment n’arrangeait rien.
L’an mil n’avait peut-être pas connu la grande terreur apocalyptiques qu’on lui prêtera plus tard, mais il avait tout de même connu la peur. Des « prodiges » de toutes sortes s’étaient manifestés : comètes, éclipses, combats d’étoiles, monstres, épidémies et famines. Tout cela à coup sûr n’annonçait rien de bon, d’autant que l’hérésie refaisait surface : hérésie manichéenne au demeurant.
Quoi qu’il en soit, l’hérésie était bien une réalité ; alors n’était-ce pas une manifestation de Satan ici-bas ? Peut-être l’annonce de temps plus terribles ? Ils allaient l’être, en effet.



→ Hérésie et exclusion ←

Dans un premier temps, on parle moins d’hérésie que d’infidèle. Or l’infidèle c’est le mal, et le mal c’est Satan. L’infidèle c’est d’abord le musulman, le païen, et le juif. L’assimilation du diabolique va cette fois bien plus loin, puisqu’elle engendre une confusion où se révèle une religion tellement sûre d’elle qu’elle n’existe plus comme une qualité possible mais s’inscrit dans l’essence même de l’homme et conduit par un dangereux glissement de sens à pouvoir justifier tous les combats, la guerre contre les musulmans, comme le massacre des juifs.

Dès lors, c’est dans son apparence même que l’infidèle est diabolisé. De façon significative d’ailleurs, démons et Maures (populations du Maghreb) se confondent. On insiste sur leur laideur, leur noirceur, leur cruauté, tandis que certains font même des allusions à des « diables noirs », hideux, forts et tentateurs, qui tourmentent les hommes et les foules aux pieds.


Du XIème au XVème siècle, la lutte contre l’infidèle est avant tout une lutte contre le diable qui les utilise pour remettre l’Eglise en question. La Reconquista, les croisades, l’avance Turque, la chute de Constantinople, tout contribue à exacerber une telle croyance.

Comme si l’infidèle ne suffisait pas, à l’intérieur même de l’Eglise une contestation surgit puisque, du désir de pauvreté, naîtront les ordres mendiants.

Mues par un besoin de changement social, les masses se laissent facilement mener par toutes sortes de prédicateurs itinérants, orthodoxes ou non, pourvu qu’ils se fassent les messagers de la justice de ce monde. De nombreux courants hérétiques, dont des mouvements militaristes vont par la suite apparaître, chargés de rêves révolutionnaires liés à l’attente d’un monde où toute misère serait abolie.

Après la diabolisation de l’infidèle, les juifs, responsables de la mort du Christ et symboles du mal, sont à leur tour, assimilés aux démons et chargés dans la littérature comme dans l’iconographie des mêmes connotations (noirceur, cruauté, cornes, etc…). Satan, considérés comme père des juifs, en prend l’apparence et dans cet ultime glissement on passe au juif magicien entremetteur avec le diable. Ils deviennent alors responsables de tous les maux.

On se méfie donc de la médecine juive que l’on croit magique, et, dès le XIIIème siècle, il est interdit aux chrétiens de faire appel aux médecins juifs, ce qu’appuiera le concile de Bâle en 1934, mais qui n’empêchera pas de trouver dans un édit des rois de Castille, au début du XVème siècle (au moment où justement commençait la persécution des juifs en Espagne) : « Il n’y aura plus de médecins parmi les juifs, exception faite pour le médecin du Roi ».

On les accuse de pratiquer des sciences divinatoires, d’user de talismans, d’entrer en commerce avec le diable, voire de l’adorer, et, de manière générale, de participer à tout ce qui est trouble et transgresse d’une quelconque manière les interdits.

C’est à cette même époque que l’on commence à prêter plus d’attention à la femme « sorcière », plus dangereuse que les hommes « sorciers » selon la religion, puisque les possédés sont le plus souvent les femmes. Mais faut-il admettre, en bonne logique, que c’est là chose normale, puisque les femmes sont « hystériques » par définition ? A moins qu’elles ne le deviennent à force d’entendre répéter que leur corps est le lieu de prédilection du démon, auquel cas c’est l’hystérie sociale dont il faudrait parler dans cette société dominée et manipulée par la peur du diable, et par extension, par la pratique Juive.

L’essence même du juif est diabolique et le vocabulaire de la sorcellerie est sur ce point révélateur : « synagogue de Satan », « sabbat des sorcières », « cabale mystérieuse ». Alors le juif, le diable, la sorcière finissent par constituer un inséparable trio dans lequel les maléfices occupent une place prépondérante. Sous-homme, donc faible, comme la femme, incapable de s’imposer par lui-même, le juif ne peut espérer un quelconque pouvoir qu’en se soumettant aux puissances infernales. Reste que tout cela ne s’est pas fait par hasard, puisque l’Eglise a tout fait pour diaboliser la figure de la sorcière et du juif, uniquement pour pouvoir mieux contrôler les masses effrayées.

Dès lors on assimilait la sorcellerie à l’hérésie, il devenait difficile de poursuivre et l’on se donnait aussi le moyen d’atteindre d’autres minorités semblant échapper jusque-là à toute tentative de classement, tel l’homosexualité.

Indépendamment du problème religieux, si de tout temps on avait porté contre des minorités les mêmes accusations (meurtres d’enfants et cannibalisme associés aux orgies sexuelles), de toute évidence, le Moyen Age y trouvait une justification supplémentaire pour purifier le monde du mal qui le rongeait. Mais derrière le rôle dévolu ici à la sexualité, se cache finalement le refus de tout individualisme, la peur d’une société qui voit en la sexualité non contrôlée le risque d’une remise en question d’elle-même, raison pour laquelle, la sorcellerie sera, en plus de ce dont elle est déjà accusée, apparentée au « vice » sexuel dans ses rituels démoniaques et, si l’on peut dire, « sataniques ».



→ La montée de la sorcellerie ←

Contexte :
Le rôle conféré au pouvoir temporel dans la lutte contre l’hérésie allait bientôt se retourner contre l’Eglise elle-même, jusqu’à ôter toute indépendance à la papauté, qui tombera sous la coupe du roi de France. Le Grand Schisme (crise pontificale qui touche le catholicisme entre les XIVème et XVème siècles) d’ailleurs puisera là ses sources. Philippe le Bel (roi de France de 1285 à 1314), dont le sens des réalités n’était plus à prouver, sut mieux que quiconque tirer parti de son droit à poursuivre l’hérésie. Anticipant même sur la décision pontificale assimilant sorcellerie et hérésie, son règne marque le point de départ d’une série de procès dont l’accusation de sorcellerie constitue une des pièces maîtresses. Un tel phénomène ne fera ensuite que s’amplifier, pas seulement en France d’ailleurs.


De 1310 à 1314 a lieu le procès des templiers (ordre crée à partir du Concile de Troie). Accusés de renier le Christ, de cracher ou de marcher sur la croix, censés invoquer le diable, adorer des idoles ou rendre un culte à un chat, utiliser les cadavres des frères morts pour préparer des poudres magiques, coupables enfin d’hérésie, magie sorcellerie, sodomie (pratique sexuelle considérée comme étant contre nature par l’Eglise), ils finiront sur le bûcher.

Accusé de maleficia (en latin, « qui fait le mal, malfaisant, méchant, criminel, nuisible, malveillant, défavorable »), tentatives d’empoisonnement et « autres crimes affreux », on retrouve là les thèmes qui reviendront ensuite de façon régulière dans tous les procès de la sorcellerie : invocation du diable et apparition de ce dernier (sous la forme d’un moine ailé avec des cornes sur le front), poupée de cire baptisée au nom de la reine ou du roi, et piquée d’épingles puis jetée au feu (ce qui était censé avoir provoqué sa mort), mais aussi des breuvages faits avec des vipères, scorpions, araignées, crapauds destinés à la reine et aux princes royaux. Bénéficiant souvent d’un démon personnel enfermé dans une fiole et avec lequel il conversait, l’hérétique traditionnel pouvait provenir de toute catégorie sociale, souvent coupable de plusieurs meurtres pour servir sa carrière (s’il était haut placé), usurier, sodomite, faussaire, faux-monnayeur, alchimiste, ses éléments d’accusation venaient souvent suivre toutes les autres que l’on lui attribuait déjà, tandis qu’il devait enfin, selon les dires populaires, le jour à un incube. On n’hésitait pas aussi à nommer les témoins capables de confirmer tout cela. Mais la torture, comme toujours, était là d’un précieux secours.

Dans un premier temps donc, on dénonce tout cela comme folies, ce que précise encore, en 1310, le concile de Trèves. Pourtant loin de déraciner de telles superstitions, on va au contraire leur conférer une nouvelle ampleur. L’insistance avec laquelle on condamnait laissait sous-entendre un danger, la peur s’immisçait dans les esprits, liées à la certitude de quelque diabolique entreprise. Des vols nocturnes on passait au sabbat, de l’illusion à la réalité et, parce que la femme se prêtait mieux à cette réalité-là, les hommes s’effaçaient devant elle.

Tout de même, quelques-uns plus curieux, ou plus sceptiques tentaient d’assister aux préparatifs. Alors ils voyaient la sorcière s’endormir et ne plus bouger. Mais à son réveil elle n’en prétendait pas moins avoir participé à de fantastiques équipées et décrivait les horreurs du sabbat. Et comme il fallait bien trouver une explication, les plus crédules admettaient finalement que le diable, puisqu’on le savait capable de tout, avait fort bien pu substituer un individu à un autre.


→ L’attitude des masses et la création de l’Inquisition ←

Dans un monde où le surnaturel est partout, le moindre événement, le moindre fait, le moindre comportement sortant de la norme peut devenir objet de méfiance et de suspicion, et cela entre pour une grande part dans les accusations de sorcellerie issues des masses.


De façon générale en effet, on se méfie de tout. Puisque rien n’arrive sans cause, tout ce qui semble incompréhensible trouve une explication dans quelques processus magique. Une mort imprévue, par exemple, est aussitôt associée à un maléfice. On établit un rapport de causalité entre un phénomène anormal (tempête, orage) ayant des conséquences importantes et l’arrivée de quelqu’un de nouveau, comme on peut aussi accuser celui qui échappe à quelque malheur collectif.

On se méfie de tout ce qui est inhabituel : animaux de taille exceptionnelle, comportant quelque bizarrerie. Certaines plantes également suspectes soit par les anomalies qu’elles présentent, soit par les analogies que l’on peut établir de leur apparence, ou encore parce que leur rôle dans certaines préparations magiques comme le lieu où elles poussent (cimetières, au pied d’une potence) leur confère une connotation néfaste.

On se méfie de certaines ombres car on n’est pas sans savoir le rôle qu’elles jouent dans les évocations magiques. Mais on oublie le fait que l’hydromancie (art de la divination au moyen de l’eau), chargée de les faire apparaître se pratique le soir et dans le crépuscule, comme la nuit, transforment l’environnement et favorise l’illusion des sens.

On se méfie de l’utilisation de certaines choses : tout ce qui permet de nouer, miroirs capables de refléter une image suspecte ou magique, quand ils ne le sont pas eux-mêmes, tels ceux fabriqués sous certaines constellations et que dénoncera la faculté de médecine de Paris en 1398.

Tout individu ayant un quelconque rapport avec ce que nous venons d’évoquer est de ce fait lui-même suspect. Il l’est d’autant plus que son apparence s’y prête : attitude, particularité quelconque, laideur, difformité, et de vieilles femmes laides courbées par l’âge sont aisément victimes des populations, parce que l’on établit un rapport entre leur physique et la sorcellerie.

Méfiance envers celui qui emploie certains mots incompréhensibles ou suspects, marmonne, ou use à tort et à travers du nom de Marie, de Dieu, des saints ou du diable. Plus tard, d’autres éléments intervenant, on s’en souviendra. Quelque expression dite sous le coup de la colère suffit parfois à déchaîner l’opinion ; de même certains regards peuvent apparaître chargés de sens et celui qui les surprend aura vite fait d’y voir le symbole du « mauvais œil ». Ainsi, le comportement le plus banal de la vie quotidienne peut, dans un contexte déterminé, conduire aux pires accusations.

Méfiance envers celui qui détient un quelconque pouvoir. Envers celui qui peut prédire, car on s’imagine que la prédiction fait l’avenir ; envers le guérisseur qui, s’il peut ôter la maladie, peut aussi la donner, envers la sage-femme qui sait comment éviter de procréer mais peut aussi tuer les enfants.

Méfiance aussi envers certains métiers : le berger, parce qu’il connait la nature ainsi que certains de ses secrets, ou certaines professions en rapport avec les tabous (sang, impureté).

Ainsi, tout le problème de la sorcellerie repose sur une accusation banale. Telle personne victime d’un malheur quelconque l’est à cause d’une autre qui a cherché à lui nuire, accusation camouflée d’abord avant de se déclarer ouvertement, en usant du premier prétexte venu. Jusque-là, on en reste à un comportement de masse imprécis, capables des pires excès.

Mais, lorsqu’un discours officiel vient apporter la caution de son autorité à ces mêmes comportements, soudain tout s’inscrit dans une logique irréfutable. Des simples pratiques magiques, réelles ou supposées réelles on passe à l’idée que le sorcier ou la sorcière ne travaille pas seul, mais participe à une véritable secte qui a ses propres lois, ses rites, tends un à un but particulier, tout cela ne pouvant se faire sous la tutelle du diable. De là est née la hantise des femmes associées à Satan. En créant « la sorcière », on conférait une réalité à des fantasmes qui, loin de se dissoudre, se sont au contraire grossis des prétendus raisonnement du discours démonologique, contribuant ainsi à leur donner une structure tous les fanatismes. La Bible, les Pères de l’Eglise, les textes canoniques, tout concordait. En associant hérésie et sorcellerie, on disposait d’un moyen infaillible pour condamner. En y associant la femme, un nouveau crime se constituait et l’hérésie des sorcières devenait réalité. Ce qu’on avait pendant si longtemps considéré comme de folles croyances justifieraient la répression.  L’Inquisition, née pour lutter contre l’hérésie, n’en retient bientôt plus qu’une seule : magie et sorcellerie désormais confondues. Maléfique, œuvrant dans l’ombre pour le triomphe des puissances infernales, ma sorcière y occupe la première place.                                                      

Or, cela ne s’est pas fait en un jour. Les textes sont là pour le prouver. Pour mettre le manuel de l’inquisiteur au service de la chasse aux sorcières, il fallait une méthode permettant de classer et de généraliser, une méthode, qui, en codifiant, couvrirait les cas, envisagerait toutes les possibilités et qui, ne laissant plus rien au hasard, deviendrait l’arme absolue d’une répression sans merci.

Lorsque vers la fin de l’année 1323, Bernard Gui termine la Pratica dont il est l’auteur, il ne consacre, dans la dernière partie de son ouvrage que quelques pages aux sorciers, devins et invocateurs de démons. Il en évoque les formes nombreuses et variées, précise que leur interrogatoire devra en tenir compte et variera selon que l’on aura affaire à un homme ou une femme. Cependant, le texte n’en dit pas plus, et passe aussitôt aux pratiques habituelles dans un passage lui aussi très bref.

En 1376 parait le Directorum Inquisitorum de Nicolau Eymerich, qui sera alors le premier ouvrage conféré aux codages de la sorcellerie. Fort de l’expérience acquise depuis les débuts de l’Inquisition, il offre un système sans faille où la pratique inquisitoriale s’inscrit dans une rigoureuse logique. Cette fois, rien n’est oublié.

En érigeant en système le caractère diabolique de la femme, en assimilant hérésie et sorcellerie, la sorcière coupable d’un double crime, devant la société comme devant la foi, n’a désormais plus aucune chance d’échapper à ses juges et bourreaux. Mais de cela, l’Inquisition porte l’entière responsabilité, la sorcière étant le fruit de leur création.


→ Pourquoi la « sorcière » ? ←

En ne laissant plus rien au hasard la Pratica d’Eymerich a rempli sa fonction. Mais comment expliquer que tout à coup la sorcière porte seule l’entière responsabilité des crimes perpétrés contre l’humanité, tandis que le sorcier passe au second plan ?


Il ne suffit pas de dire qu’une certaine image de la femme associée au diable, au péché et à la sexualité a trouvé tout naturellement une concrétisation dans la sorcière, il ne suffit pas non plus d’en chercher la cause dans l’Eglise seule, même si elle a pesé ici de tout son poids. Il faut aussi chercher ailleurs et prendre en considération un ensemble d’éléments imbriqués les uns dans les autres, faisant intervenir une dimension psychologique, sociologique et culturelle dans lesquelles le rôle de l’inconscient n’est pas non plus négligeable.

Certains aspects de la femme dans la société médiévale semblent avoir été peu à peu modifiés au cours des deux siècles les plus importants au Moyen-Age. Pourtant, si le monde médiéval nous apparait comme un monde d’homme, c’est uniquement parce que nous le saisissons à travers de nombreux préjugés formés d’épisodes confondus dans l’Histoire. Au XIIIème siècle, la femme peut rester propriétaire de ses biens, dont le mari peut disposer, elle dispose du droit de vote, intervient dans les procès comme plaignante ou témoin, tient une place dans la vie économique, exerce un métier (et même parfois un métier d’homme), peut ouvrir une boutique, par exemple, sans avoir l’accord de son époux, elle a encore le droit de conserver son nom de jeune fille, d’occuper les fonctions de son mari lorsque celui-ci s’absente, enfin, elle participe au même titre que lui à l’éducation des enfants. Loin d’être asservie, la femme est reconnue et sait s’imposer à côté de l’homme.

Sur le plan religieux, que dire du rôle dévolu aux saintes ou au culte de la Vierge Marie ? Institué dans le courant du XIIème siècle, il n’est surement pas étranger à la place qu’occupera désormais la femme dans l’art et la littérature. Certes, opposée à Marie, il y avait Eve la pécheresse, et, depuis toujours une certaine méfiance existait envers la femme, dont la littérature religieuse se faisait l’écho, même si l’on l’excusait en partie pour sa faute, et que l’Eglise tenait tout de même un discours réservé, voire hostile.

Dès la fin du XIVème siècle, on assiste à un durcissement. Soudain, le courant s’inverse : le statut de la femme, ses capacités, sa nature même se trouvent mis en question, au point de faire disparaitre toute lucidité à son égard. Que s’est-il passé tout à coup, quels faits ont pu entrainer un tel changement dans l’aboutissement de la sorcière ?

Si la littérature de l’époque est révélatrice de ce changement, l’iconographie l’est tout autant. L’image de la femme se trouve mêlée au péché.

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Anonyme, Allégorie de la mort, XVIIème siècle.

Dans un manuscrit du XIIIème siècle, Le Miroir de vie et de mort, (cette photographie est indisponible, car ces recherches sont exclusivement livresques, mais l’image ci-dessus symbolise bien le fait que la femme est « diabolisée » et aussi apparentée aux phénomènes de mort). On voit un arbre dont les racines symbolisant les différents péchés prennent la forme d’un serpent au visage de femme, ou encore, usant de toutes ses séductions, la femme devient le symbole même de la tentation.


Campo Santo de Pise, Le Triomphe de la Mort.

La mort prend enfin le visage de la femme, vieille, décharnée, brandissant une faux, ou sert à exprimer la vanité de celle qui, sous une belle apparence, n’est déjà que pourriture, et se damne en se livrant sans limite aux plaisirs de ce monde, tandis que le diable ou le serpent apparaît de plus en plus à ses côtés.

La dénonciation de la femme devient un des thèmes favoris des prédicateurs. Superficielle, tentatrice, coquette, on lui demande d’être humble et chaste.

Il était aussi essentiel pour l’Eglise que le pouvoir restât entre les mains des hommes et que le destin des femmes ne dépendit que d’eux. Proie jugée facile, la femme est peu à peu soumise par la religion avec de nouvelles mœurs qui s’installent dans la société. Sa réputation ne tenait alors qu’à sa force morale garantissant un comportement qui ne devait laisser aucune prise à la médisance ; mais elle ne pouvait rien contre les accusations sans fondement nées de la seule suspicion. Le fait de tenter d’échapper ou de se rebeller face à ces accusations, alarmait aussi l’Eglise, et en faisait aisément une coupable et il n’est pas étonnant que tant de femmes aient été accusée de sorcellerie.

Car la femme, mystérieuse en elle-même, inquiète l’homme quand elle ne devient pas pour lui une source d’angoisse. Dans son être même, par son pouvoir de donner la vie, elle est plus proche de la nature que lui. Par ses fonctions, nourrir, soigner, elle en connait les secrets, mais elle peut aussi les utiliser pour nuire, pour fabriquer d’étranges recettes qui lui donneront malgré tout le pouvoir de prophétiser.

Inquiétante, la femme l’est dans son corps même, secret, caché, d’où la place que tiennent les « secrets de la femme ». Mais en même temps, c’est un corps ouvert, déchiré, fendu, auquel on oppose le corps idéalement clos de la Vierge. Ce n’est pas sans raison non plus que l’enfer est représenté comme une grande gueule ouverte engloutissant les damnés, tandis que le sexe féminin est associé à une bouche.

La peur de la femme impure provient de l’inconscient. Les interdis pesant sur le cycle menstruel, l’accouchement contribuent à maintenir cette image, que l’on trouvait aussi dans la Bible. Ainsi, on croit que le sang menstruel empêche la germination des céréales, fait mourir les herbes et les fruits, rouille le fer, noircit les objets d’airain, rend enragés les chiens qui en ont absorbé et possède la propriété de dissoudre la glu de bitume, dont le fer même ne pouvait venir à bout. Mais l’interdit pesait principalement sur la sexualité, car l’on pensait aussi que les règles conduit à affirmer que l’enfant ainsi engendré sera roux (raison pour laquelle ceux-ci furent aussi persécutés au moyen-âge), à moins encore qu’il ne contracte la rougeole ou la variole, se ce n’est la lèpre. On croit encore que pendant les règles le regard des femmes se change en poison. Ternissant les miroirs, il se fait porteur de mort, rejoignant ainsi les pouvoirs du basilic, animal fabuleux, sorte de serpent ailé d’oiseau et au regard meurtrier.

Cette image de la femme venimeuse se retrouve dans maints récits, touchant non seulement les jeunes, mais aussi les femmes à la ménopause qui, parce qu’elles ne peuvent plus éliminer leur venin, n’en sont que plus dangereuses. C’est la raison pour laquelle, on attachera de l’importance au « mauvais œil ». Mais finalement, c’est par son mécanisme physiologique que la femme est venimeuse. Dès la fin du XIVème siècle, « l’explication qui permet de produire à volonté des jeteuses de sort, des sorcières est en place », cautionné par un discours scientifique hostile à la femme.

La femme source de vie engendre aussi la mort et la maladie. Si en raison de symptômes moins apparents chez elle, on la croit immunisée, l’immunité deviendra ainsi la preuve de la « marque du diable ». Du lien vie-mort expliquant que, dans la plupart des civilisations, la femme soit directement en rapport avec les rites funéraires naitra aussi la fonction dévolue à la sorcière médiatrice entre les vivants et les morts, par laquelle on fera ensuite le lien entre peur de la mort, et de la sexualité (à cette époque).

Dans un monde où tout culturellement contribuait à accabler la femme, persistait les superstitions et les croyances bien plus que ridicules à leur sujet. Tout un monde imaginaire va donc se créer, grâce au pouvoir du christianisme, afin de placer l’homme au-dessus de la femme.

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